Dissertation Sur Humanisme Et Renaissance

Introduction

[Amorce] La question de l’éducation de l’homme dans toutes ses dimensions est au centre de la réflexion des humanistes et témoigne de leur soif de connaissance : « En somme, que je voie en toi un abîme de science », écrit Gargantua à son fils Pantagruel. Pour assurer cette formation, toutes sources sont bonnes : la redécouverte des textes de l’Antiquité, mais aussi les innovations et expériences scientifiques ainsi que la découverte de terres lointaines, de civilisations et de cultures inconnues jusqu’alors, explorées lors de nombreux voyages, occasion de se « frotter et limer [la] cervelle contre celle d’autrui », selon l’image pittoresque de Montaigne. [Problématique] Quelle est l’importance pour l’humanisme renaissant de cette ouverture à autrui dans la formation de l’individu ? [Annonce du plan] La rencontre de l’autre permet aux humanistes de mieux se connaître soi-même [I], mais aussi de s’interroger sur soi et sur sa culture et ainsi de se remettre en question [II]. Elle suscite aussi, d’une façon plus générale, une réflexion presque philosophique sur la nature et la condition de l’homme [III].

I. « Frotter notre cervelle contre celle d’autrui » 
pour se former et s’enrichir

Les moyens pour « frotter sa cervelle contre celle d’autrui » se multiplient à la Renaissance et permettent à l’individu de se former et de s’enrichir par des connaissances nouvelles.

1. Voyages lointains pour découvrir de nouvelles cultures

  • Les progrès techniques de la navigation et de la construction navale (boussole, astrolabe) permettent aux navigateurs espagnols et portugais d’affronter les grandes traversées vers des territoires inconnus. La Renaissance est une époque de voyages lointains qui permettent de découvrir des mondes très différents, d’autres civilisations et coutumes jusqu’alors inconnues (exemples : peuples amérindiens, comme les Tupinambas, premier texte de Jean de Léry ; Le Nouveau Monde découvert par Cristobal Colon, de Lope de Vega).
  • Ces nouveaux mondes suscitent l’étonnement et la curiosité (exemples : deuxième texte de Jean de Léry : « merveilleusement étonnés ». « Le voyager me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles », Montaigne).
  • Ils amènent les voyageurs à rendre compte de ces us et coutumes différents, à les décrire avec précision, en ethnologues, pour informer les Européens (exemple : premier texte de Jean de Léry) [+ exemples personnels].

2. Échanges d’idées en Europe pour compléter 
sa formation humaniste

  • L’humanisme de la Renaissance s’ouvre aussi à l’autre par les échanges et la circulation à travers l’Europe des idées, des conceptions et des cultures, qui marque la naissance d’une conscience européenne : « Le monde entier est notre patrie à tous » (Érasme, Hollandais/Thomas More, Anglais)…
  • Parcourir l’Europe fait partie de la formation du jeune humaniste pour échanger, dialoguer. Exemples : Journal du voyage de M. de Montaigne en Italie par la Suisse et l’Allemagne en 1580 et « De la vanité » dans les Essais.

3. Dialoguer à travers le temps : redécouverte de l’Antiquité

  • L’imprimerie, mise au point par l’Allemand Gutenberg vers 1450, met les textes anciens et la Bible – le savoir et la foi – à la portée d’un public élargi.
  • On lit, on réapprend à connaître, on réinterprète les auteurs de l’Antiquité, avec lesquels on dialogue à travers le temps : « C’est aux sources mêmes qu’il faut puiser la doctrine » (Érasme).
  • La perspective historique permet la confrontation de soi (de l’époque moderne) avec l’autre (les racines de la culture) du point de vue politique (exemple : La République de Platon), scientifique (exemple : Épicure), artistique, philosophique (voir les multiples citations en latin dans les Essais, sorte d’intrusion de « l’autre », du modèle ancien [intégré dans la pensée humaniste] qui infléchit, nuance, soutient les idées de l’auteur).
  • On imite les Anciens mais on a aussi le souci de les dépasser : l’autre devient un point de repère et un modèle à surpasser. On se forme en se démarquant de l’autre.

II. « Limer […] notre cervelle contre celle d’autrui » 
pour se remettre en question

La rencontre avec l’autre permet à l’homme européen d’apprendre mais aussi de s’interroger sur soi.

1. L’ethnocentrisme en question

  • La comparaison avec l’autre – notamment avec les civilisations lointaines, les « sauvages » – amène à la remise en cause de l’ethnocentrisme et des valeurs et certitudes européennes.
  • L’autre s’étonne naïvement des mœurs européennes dites « civilisées » et en souligne par là les abus, les incohérences : il sert de révélateur des erreurs des Européens. Exemples : le « vieillard » dans le premier texte de Léry ; « Les coches » de Montaigne [+ exemples personnels].
  • Inversement, l’autre suscite l’étonnement par ses qualités humaines, culturelles et morales et force à la confrontation avec soi-même. Exemple : chez Montaigne, « hardiesse et courage… » des Indiens du Mexique qui rivalisent avec les « exemples anciens »/critique de la cruauté des conquérants.

2. Apprendre le relativisme et modifier son rapport à l’autre

Les notions ancrées dans la culture et la pensée européennes se modifient par la confrontation avec l’autre : ainsi naît chez les humanistes la conscience de la relativité des cultures, des « vérités » (relativisme).

  • Les notions de « sauvage », de « barbare », mais aussi de « civilisé » sont reconsidérées, remises en question. Exemple : Montaigne : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».
  • Cela amène à la reconnaissance des qualités de l’autre. Exemple : premier texte de Léry (mise en relief de la sagesse, de la tempérance, de l’éloquence de l’Indien Tupinamba) ; texte de Montaigne (admiration devant la « beauté [des] ouvrages » des Indiens du Mexique).
  • Cela entraîne une attitude morale différente : respect de l’autre – dans ses coutumes, ses croyances et ses valeurs –, esprit de tolérance et de diversité. Exemple : Montaigne (Essais, « De la vanité ») qui refuse tout préjugé et tout conformisme intellectuel.

3. Prendre l’autre comme modèle et douter…

  • « Autrui » est considéré comme un modèle, un idéal à imiter. Exemples : premier texte de Léry : le « vieillard » incarne la sagesse, la tempérance ; second texte de Léry : hospitalité, ouverture à l’autre des Tupinambas ; texte de Montaigne : habileté, sens artistique des Indiens [+ exemples personnels].
  • La façon de penser l’autre mais aussi les thématiques littéraires en seront bouleversées : c’est la naissance du mythe littéraire du bon sauvage, qui influencera les mentalités et nourrira la réflexion philosophique du xviiie siècle.
  • « Frotter sa cervelle à celle d’autrui » amène à l’apprentissage du doute sur soi. L’humaniste en arrive à se poser les questions essentielles : « Notre culture est-elle légitime, puisque le développement de ces populations a abouti à d’autres coutumes et valeurs que les nôtres ? » ou : « Quelle est la valeur de notre religion, puisqu’elle n’est pas répandue sur ces terres qui pourtant connaissent le bonheur et se comportent de façon morale ? »

III. L’ouverture à autrui pour réfléchir 
sur la condition de l’homme

La fréquentation d’autrui place le débat au-delà des problèmes d’individu, de société et de culture, pour poser la question plus générale de la condition humaine, chère aux humanistes.

1. L’ouverture à l’autre, composante de l’homme nouveau

  • L’ouverture à l’autre fait partie des valeurs essentielles de l’idéal humaniste. Elle amène à une nouvelle définition de l’homme, celle qu’explicite Montaigne : « Un honnête homme, c’est un homme mêlé », c’est-à-dire qui fait preuve de sens critique, de tolérance, de largeur d’esprit.
  • Ainsi, pour l’humaniste, il n’existe pas de type idéal et exclusif de l’humanité. Nul homme ne peut être exclu de l’humanité parce qu’il ne correspondrait pas à un physique déterminé, à un modèle culturel précis, à des normes sociales.

2. S’intéresser à l’homme sous toutes ses formes

  • Se pencher sur le corps de l’homme : l’humaniste ne réfléchit pas sur l’autre uniquement en tant qu’être pensant, mais aussi en tant qu’être physique. La médecine, la chirurgie révèlent un intérêt pour le corps. Exemples : Rabelais, médecin, publie Le Petit Art médical de Galien ; le narrateur de Pantagruel, Maître Alcofribas Nasier, entre dans le corps de Pantagruel et y découvre de « nouveaux mondes ». Cette curiosité amène à retraduire les traités de médecine des Anciens (d’Hippocrate, par exemple).
  • Cette curiosité se marque aussi dans les arts : l’homme devient le centre de la peinture. Exemples : l’homme de Vitruve, de Léonard de Vinci ; le motif du nu manifeste aussi la place primordiale de l’exploration du corps humain.
  • S’intéresser aux conceptions d’autrui du bonheur amène l’humaniste à réfléchir sur les principes éducatifs propres à créer un homme nouveau. Exemple : les textes de Rabelais et de Montaigne sur l’éducation (lettre de Gargantua à Pantagruel ; éducation humaniste contre éducation médiévale des « sorbonagres » de Gargantua ; « une tête bien faite » selon Montaigne).

3. Se connaître soi, connaître l’autre, c’est connaître 
« la forme entière de l’humaine condition »

  • La réflexion humaniste effectue un constant va-et-vient formateur : s’étudier soi-même, c’est étudier l’autre ; inversement, étudier l’autre, c’est apprendre à se connaître soi-même.
  • Mais l’intérêt de se « frotter » à autrui ne se borne pas à ce profit très individuel. Il fait partie d’un cheminement de pensée plus complexe, caractéristique de l’humanisme renaissant, d’une portée philosophique : il faut se « frotter » à « la cervelle d’autrui » pour se connaître soi-même, mais surtout, au-delà, pour connaître « l’humaine condition » que chacun porte en soi (Montaigne).
  • De l’étude d’un homme – soi-même ou l’autre – naît la connaissance de la nature humaine. L’expérience de l’autre a une portée existentielle et manifeste l’existence d’une nature humaine immuable et permanente.

Conclusion

[Synthèse] L’engouement pour l’autre est sans doute l’un des traits qui justifient le mieux le nom de « Renaissance » donnée à cette période : si l’autre – celui qui est différent – naît au xvie siècle, c’est parce que c’est à cette époque qu’il est découvert et reconnu comme un être à part entière, et c’est aussi au xvie siècle que, par la re-connaissance même de l’autre, l’homme « renaît » pour devenir un homme nouveau : l’humaniste. Par l’autre il s’enrichit, apprend à se connaître, à se remettre en question pour se transformer ; par l’autre aussi, il explore la nature humaine. [Ouverture] La dynamique de cette ouverture à l’autre trouvera son écho et son retentissement au siècle des Lumières, qui doit beaucoup à l’humanisme renaissant.

Corrigé

Introduction

[Amorce] « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » : la devise empruntée à Térence, dramaturge de l’Antiquité, indique bien à quel point l’homme est au centre de la réflexion humaniste. [Problématique] Mais quels sont les buts des écrivains et des artistes de la Renaissance ? Est-ce de rendre les hommes meilleurs ? [Annonce des axes] Bien qu’ils considèrent l’être humain comme fondamentalement bon, les humanistes discernent encore en lui des imperfections. Mais, optimistes, ils croient en la possibilité de l’amender [I] dans de nombreux domaines par des moyens variés [II]. Cependant leur rêve s’est heurté à des circonstances défavorables et a connu des limites qui ont parfois entravé le succès de leur entreprise [III].

I. La conception humaniste : l’homme bon mais imparfait

1. Une vision optimiste

Le contexte historique de bouleversements dans les savoirs, les techniques et les frontières du monde, inspire aux humanistes une conception de l’homme très novatrice par rapport au Moyen Âge.

Ils placent l’homme au centre de leur réflexion et de leur action (anthropocentrisme), contrairement aux époques précédentes préoccupées par les rapports de l’homme et de la divinité (ex. : L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci).

Ils redonnent de l’importance à l’individu, qui en même temps porte en soi « la forme entière de l’humaine condition » (Montaigne).

Ils ont confiance en l’homme : opposés au pessimisme souvent austère de leurs prédécesseurs (Érasme : « plus de ténèbres gothiques »), les humanistes n’ont pas une conception figée de l’homme, ne posent pas comme principe l’existence d’une nature humaine immuable, ils croient en la possibilité de faire progresser l’homme, de le « former », de l’amender. D’où l’importance de la notion d’éducation (Rabelais, Montaigne…).

2. Un « diagnostic » : identifier les imperfections de l’homme

Comme Rabelais qui était médecin, les humanistes par une démarche scientifique, raisonnée procèdent à un diagnostic sans concession de l’homme.

Ils passent au crible de leur esprit critique tous les domaines humains, identifient des maux dans les domaines politique (mauvais gouvernants, tel le Picrochole de Rabelais) et éducatif (mauvais précepteurs : Thubal Holopherne, les sophistes, les Sorbonnards chez Rabelais).

Ils analysent les racines du mal, les responsabilités : par exemple, la Boétie incrimine les tyrans mais aussi les hommes qui se soumettent à une « servitude volontaire » ; Du Bellay fustige le « roi », le pape, mais aussi les courtisans serviles.

Ils admettent le principe que la source du mal est parfois en soi, qu’il faut donc identifier ses propres faiblesses et « se connaître soi-même » selon la formule de Socrate (Essais de Montaigne).

II. Quels moyens pour rendre l’homme meilleur ?

1. Un environnement propice et épanouissant

L’humaniste veut créer un environnement favorable aux progrès de l’homme : Rabelais donne aux rois géants des leçons de politique pour la paix et le progrès économique ; il propose dans l’abbaye de Thélème un mode de vie et une organisation idéaux.

Ce cadre permet de cultiver toutes les dimensions de l’homme (corps, esprit et âme puisque) et de les harmoniser « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais). Les humanistes ne nient pas la divinité, mais refusent les dogmes imposés et ne considèrent plus l’homme comme un pécheur humilié devant Dieu. Par son pouvoir de création, par ses facultés intellectuelles, l’homme apparaît au contraire à l’image de Dieu.

2. Un savoir encyclopédique et une réflexion personnelle

Rabelais établit un programme encyclopédique : « en somme que je voie en toi un abîme de science ».

Montaigne tempère cet appétit gigantesque par son adage : « Mieux vaut tête bien faite que bien pleine », il souligne qu’il faut donner de l’autonomie à l’homme pour se former. Il insiste sur l’importance de l’expérience personnelle : « Je suis moi-même la matière de mon livre » (Montaigne, Les Essais).

L’évangélisme de la Renaissance valorise l’exégèse biblique par un recours direct et individuel aux textes originaux, ce qui favorisera l’essor du libertinage intellectuel et de l’esprit de libre examen.

3. Accepter de prendre modèle

Les humanistes engagent à prendre modèle sur les Anciens pour en extraire le meilleur (abondance de références latines et grecques ; sujets païens de la peinture).

Autrui est aussi un modèle : il faut « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui », s’ouvrir à la différence (Montaigne, Des Cannibales). D’où l’importance de la communication (favorisée par l’imprimerie) et des voyages (« Le voyager me semble un exercice profitable », Montaigne). Les humanistes sont les lointains inventeurs du programme moderne Erasmus !

4. Adopter de nouvelles stratégies littéraires et artistiques

Proposer de nouveaux idéaux : les utopies (Utopia de Thomas More, abbaye de Thélème chez Rabelais).

Instruire par le rire, proposer un « gai savoir » optimiste : « Mieux est de ris que de larmes écrire pour ce que rire est le propre de l’homme » (Rabelais).

Recourir à des genres et formes variés : exploiter les ressources de l’argumentation directe (essais, traités) mais aussi de l’argumentation indirecte (récits fantaisistes, déclamations parodiques comme L’Éloge de la folie).

III. Un rêve déçu

1. Des circonstances défavorables

Les guerres de religion réveillent des instincts violents, peu propices au progrès moral, qui détruisent l’harmonie dans le pays et les familles, écornent l’optimisme humaniste (poètes engagés : Agrippa d’Aubigné, LesTragiques : « Je veux peindre la France une mère affligée… »). L’optimisme de la première moitié du siècle se teinte d’inquiétude.

L’agrandissement de l’horizon terrestre avive l’appétit de conquêtes et le désir de convertir les populations des pays découverts. Le désir de rendre les hommes « meilleurs » finit par créer de la violence et par tourner à la contre-utopie.

2. Les limites de l’idéal

Certains idéaux se heurtent à des limites. Celles par exemple de l’éducation encyclopédique et aristocratique (un précepteur par enfant) prônée par Rabelais. Celles aussi inhérente aux mauvais penchants de l’homme toujours prêts à resurgir ou impossibles à combattre : Montaigne fait l’autocritique de sa paresse, qui a provoqué la faillite de l’éducation que son père voulait lui donner ; que peut donner le précepte « fay ce que vouldras » sur une âme qui ne serait pas « bien née » ?

3. D’autres buts ?

Certains humanistes ont des visées plus terre-à-terre : le penseur politique Machiavel, partisan d’un pouvoir fort, explique dans son traité politique Le Prince que la raison d’État l’emporte sur les considérations morales et religieuses (d’où le sens de l’adjectif « machiavélique »).

Conclusion

Les humanistes affirment leur désir de cultiver les potentialités de l’être humain pour le rendre « meilleur », voire idéalement parfait. Cependant ils restent des hommes avec leurs limites. [Ouverture] Il n’en reste pas moins que l’optimisme humaniste imprimera sa marque sur l’imaginaire et la sensibilité baroques du xviie siècle, inspirera ensuite l’appétit critique et l’enthousiasme du mouvement des Lumières. L’emploi du mot « humaniste » aujourd’hui qualifie un penseur optimiste qui accorde une place privilégiée à l’homme, à ses progrès et à son épanouissement : un idéal qui traverse le temps sans doute parce qu’il a une dimension universelle.

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